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Rwanda:la fin des "gaçaça" apaise-t-elle la faim de justice?

 
Blaise Ndala, Juriste des droits de l'Homme – huffingtonpost.fr, le 24 juin 2012

« …Depuis lundi 18 juin, la page est officiellement tournée. Il restera aux historiens et aux juristes de revisiter ces juridictions sui generis et d'en tirer ce qu'il faut retenir d'une expérience décennale à nulle autre pareille. Dans l'entre-temps, il n'est pas sans intérêt de se pencher sur le Rwanda que les "gaçaça" laissent derrière eux.

Dans le camp des laudateurs: "Circulez, il n'y a rien à voir !"

Avant Guantanamo et ses ersatz de tribunaux voulus par G.W. Bush, rarement une trouvaille juridique avait déchainé autant de passions. De fait, depuis les débuts des "gaçaça" en 2001, il y a toujours eu deux camps.

Pour ce premier groupe, ces juridictions auraient permis à la fois de rendre la justice, de soulager autant les victimes encore en vie que les familles des disparus, et surtout de poser les jalons de la réconciliation inter-rwandaise. Si certains parmi les louangeurs du "modèle néo-rwandais" s'expriment par conviction, d'autres ont été nourris à la propagande d'un gouvernement très soucieux de l'image qu'il s'est patiemment fabriquée : celle d'un pouvoir rassembleur qui a "tué" la question ethnique (ce qui est faux, comme je le démontrerai plus loin) et opéré, fait rarissime en Afrique, des miracles économiques en un battement de cils (ce qu'il serait malhonnête de lui dénier).

Beaucoup de médias occidentaux relaient cette success story du "nouveau Rwanda", sans faire la part de la propagande et de la manipulation, deux travers pourtant faciles à débusquer pour quiconque s'intéresse un tant soi peu à la question rwandaise. Ils partagent en cela la frilosité de leurs gouvernements respectifs, particulièrement attentifs à ne pas irriter un Kagame extrêmement allergique à toute critique émanant de "ceux qui n'ont rien fait en 1994, lorsque les hutu tentaient d'exterminer les tutsi". La France en sait quelque chose, elle que Kigali considère toujours comme la cinquième colonne des "forces négatives" qui avaient commis l'irréparable.

Dans les médias de l'ancienne puissance coloniale belge, cette complaisance a les traits de la journaliste du Soir Colette Braeckman, grande thuriféraire de Kagame. Sur son blog fermé aux commentaires, madame n'hésite pas à élever les "gaçaça" au diapason de la Commission Vérité et Réconciliation qui contribua à pacifier l'Afrique du Sud post-apartheid. "Une contribution exceptionnelle de l'Afrique à la résolution des conflits et à la refondation d'une identité nationale", plaide-t-elle. Ca m'a fait penser à Franz-Olivier Giesbert assurant le service après-vente d'une prestation télévisée de l'ancien candidat Sarkozy.

Dans le camp des sceptiques: "De quoi la justice du plus fort est-elle le nom?"

Il y a un autre groupe, celui dont je me réclame. Pour que cela soit bien clair, je précise que je suis de ceux qui croient que l'on devrait pouvoir critiquer l'action politique de monsieur Kagame, sans avoir à s'interroger si on ne sera pas le prochain Pierre Péan, à devoir abandonner sa routine pour courir les prétoires et renvoyer à la face des chercheurs des négationnistes à tout-va, leur tartufferie. Je vais donc parler de mes doutes.

Prenez une juridiction dont la compétence matérielle couvre l'un des crimes les plus graves qui puisse exister ; donnez à ses juges le pouvoir de condamner à des peines parfois très lourdes, sur la foi soit des aveux, soit des témoignages pouvant émaner aussi bien de vraies victimes que d'individus mus par la soif de se venger de leurs semblables. Vous avez là les ingrédients pour un cocktail peu ordinaire. Mais vous n'y êtes pas encore : ajoutez à ce méli-mélo des juges dépourvus de la moindre formation juridique, eux-mêmes rescapés du génocide dont les prévenus doivent répondre. Vous approchez l'indicible. Mais la coupe n'est pas encore pleine : ajoutez le fait que les plus de 12.000 tribunaux dont il s'agit opèrent, chrono à la main, sous l'étroite surveillance d'un État policier. Vous n'allez probablement pas envier les plus d'un million de Rwandais condamnés par les inyangamuyago, les juges « gaçaça ». Il y a cependant plus alarmant : tous ces gens appartiennent à un seul groupe ethnique. Ils sont tous hutu. Pour sûr que par l'opération du Saint-Esprit, cette justice-là va générer la réconciliation entre Rwandais de tous bords, aussi facilement que le pouvoir a gommé l'ethnie de la carte d'identité.

En excluant les crimes du Front Patriotique Rwandais (Ndlr : FPR, ex-rébellion tutsi dont la victoire militaire avait permis la fin des massacres en 1994) de leurs juridictions, le gouvernement a limité la possibilité des tribunaux "gaçaça" à favoriser une réconciliation durable au Rwanda", pouvait-on lire dans son rapport publié le 31 mai 2011. Une critique en écho à celle que des voix désespérément isolées n'ont eu de cesse de lancer pour fustiger le fait que la justice rendue par le TPIR souffre, elle aussi, de la même tare. Sous l'égide de l'ONU dont les textes ad hoc prévoyaient pourtant autre chose, n'ont été jugés à Arusha que des hutu. Honni soit qui mal y pense, car tenez-le pour dit, comment peut-on prétendre être sensible à l'hécatombe dirigée en 1994 contre les tutsi et en même temps réclamer que de potentiels criminels tutsi puissent être traduits devant les tribunaux ?

Voilà donc comment le piège s'est refermé sur le Rwanda, avec la complicité de la communauté internationale, très occupée à faire oublier ses propres turpitudes du temps où des hordes d'extrémistes hutu massacraient des centaines de milliers de tutsi et de hutu dits modérés. Du temps où, servie par son ascendant militaire dans les derniers mois du conflit, l'ancienne rébellion tutsi du FPR commettait elle aussi des crimes. Crimes dont ses anciens commandants et actuels maîtres de Kigali, ne se souviennent plus. Mais il y a beaucoup de choses survenues dans cette région du monde dont personne ne veut se souvenir.

Qui veut se souvenir que parmi les alibis invoqués par le Président rwandais pour justifier l'envoi, en violation du droit international et des chartes respectives de l'ONU et de l'UA, de ses soldats en territoire congolais voisin, figure sa volonté de manifester sa "solidarité" (entendez ethnique) à l'égard des tutsi Congolais qui seraient "en danger" permanent au Kivu ?

Il n'est pas nécessaire d'être un nostalgique de "Radio Mille Collines" de triste mémoire pour douter de "la réconciliation en cours" au Rwanda. Il suffit d'avoir l'obsession de la justice. »

http://www.huffingtonpost.fr/blaise-ndala/rwanda-la-fin-des-tribunaux-populaires_b_1617252.html?utm_hp_ref=international


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